Qu en est il de la morale dans l inconscient?
RIEN N’EST MORAL
Je vais commencer par une phrase qui peut déranger.
Rien n’est moral.
Je ne veux pas dire que tout est acceptable.
Je ne veux pas dire que nous ne devons plus protéger, interdire, réparer, poser des limites ou rendre justice.
Je veux dire quelque chose de beaucoup plus inconfortable.
Je veux dire que, peut-être, avant de demander :
« Est-ce bien ou est-ce mal ? »
nous devrions apprendre à demander :
« Qu’est-ce qui est à l’œuvre ici ? »
Parce que ce ne sont pas du tout les mêmes questions.
La première prononce un verdict.
La seconde ouvre une enquête.
Et j’ai passé une grande partie de ma vie à enquêter sur l’humain.
À regarder ses contradictions.
Ses répétitions.
Ses colères.
Ses fidélités invisibles.
Ses amours impossibles.
Ses guerres intérieures.
Et cette étrange capacité que nous avons à reproduire exactement ce que nous avions juré de ne jamais reproduire.
Nous pensons choisir beaucoup plus que nous ne choisissons réellement.
Nous pensons réagir au présent.
Mais parfois, ce qui réagit en nous est beaucoup plus ancien que la situation qui vient de se produire.
Un mot.
Un silence.
Un regard.
Une absence de réponse.
Et soudain, quelque chose s’embrase.
Nous appelons cela une émotion.
Mais l’émotion n’est peut-être pas seulement une vérité sur ce qui se passe.
Elle est aussi une information sur celui qui regarde ce qui se passe.
Deux personnes vivent exactement la même scène.
L’une souffre.
L’autre ne ressent presque rien.
La scène est identique.
Alors quelque chose d’autre participe nécessairement à l’expérience.
Notre histoire.
Nos apprentissages.
Nos blessures.
Nos attachements.
Nos peurs.
Les modèles relationnels dans lesquels nous avons grandi.
Et peut-être certaines transmissions familiales dont nous continuons à porter les effets.
C’est à cet endroit que j’ai commencé à travailler sur ce que j’appelle le Transposé Familial.
L’idée est simple.
Nous n’arrivons pas vierges dans une relation.
Nous arrivons avec une architecture.
Une manière d’aimer.
Une manière d’avoir peur.
Une manière de nous défendre.
Une manière de chercher notre place.
Une manière de reconnaître le danger.
Et parfois, sans même nous en apercevoir, nous transposons cette architecture sur le monde.
Nous ne rencontrons plus seulement quelqu’un.
Nous rencontrons quelqu’un à travers nous.
Et c’est là que commence peut-être une grande partie du malentendu humain.
Parce que l’autre fait exactement la même chose.
Deux histoires se rencontrent.
Deux systèmes de protection se rencontrent.
Deux mémoires se rencontrent.
Deux peurs peuvent se rencontrer.
Et chacun appelle cela :
« la réalité ».
Puis chacun est persuadé de la voir correctement.
Alors nous commençons à distribuer les rôles.
Le gentil.
Le méchant.
La victime.
Le coupable.
Celui qui aime.
Celui qui n’aime pas.
Celui qui a raison.
Celui qui a tort.
Et dès que les rôles sont distribués, quelque chose de très dangereux devient possible :
nous cessons d’essayer de comprendre.
Puisque nous savons déjà.
Il est mauvais.
Elle est toxique.
Ils sont dangereux.
Nous sommes les bons.
Et lorsqu’un humain est devenu « le mauvais », nous pouvons commencer à justifier ce que nous allons lui faire.
C’est ainsi que la morale, lorsqu’elle cesse d’être une boussole et devient une identité, peut paradoxalement fabriquer de la violence.
Je voudrais alors proposer une distinction essentielle.
Comprendre n’est pas excuser.
Dépolariser n’est pas abolir les limites.
Refuser de transformer quelqu’un en monstre ne signifie pas laisser ce quelqu’un détruire.
On peut dire non.
On peut partir.
On peut protéger un enfant.
On peut condamner un acte.
On peut empêcher quelqu’un de nuire.
Mais nous pouvons peut-être apprendre à le faire sans avoir besoin de fabriquer de la haine.
Et cette nuance change presque tout.
Parce que si je peux regarder un comportement destructeur non seulement comme une faute, mais aussi comme le résultat d’une organisation psychique, d’une histoire, d’une peur, d’un apprentissage ou d’une tentative dysfonctionnelle de survie…
alors je récupère quelque chose d’extraordinairement précieux :
ma capacité à penser.
Je ne suis plus obligé de choisir entre condamner et subir.
Je peux comprendre et poser une limite.
Je peux protéger sans haïr.
Je peux partir sans détruire.
Je peux dire non sans transformer l’autre en ennemi.
Et surtout…
je peux commencer à regarder ce qui, en moi, participe à ce que je vis.
Pas pour me rendre coupable.
La culpabilité est encore une forme de jugement.
Mais pour redevenir responsable.
Et je crois que nous confondons énormément ces deux mots.
La culpabilité dit :
« Je suis mauvais. »
La responsabilité dit :
« Qu’est-ce que je peux faire maintenant ? »
La culpabilité enferme le passé.
La responsabilité ouvre le futur.
C’est peut-être cela, devenir adulte intérieurement.
Cesser de chercher exclusivement le coupable de notre histoire et commencer à chercher notre marge de transformation.
Car tant que je cherche le méchant, je reste organisé autour de lui.
Tant que mon identité consiste à lutter contre quelqu’un, quelqu’un continue à déterminer mon mouvement.
Et cela nous conduit à une autre idée qui me paraît essentielle.
Nous adorons la lutte.
Nous nous battons contre.
Nous nous battons pour.
Les mots changent.
Mais le corps, parfois, entend surtout :
se battre.
Or derrière beaucoup de combats humains se cache quelque chose de beaucoup plus fragile.
La peur.
Peur de perdre.
Peur d’être dominé.
Peur de disparaître.
Peur de ne pas compter.
Peur de ne pas être aimé.
Peur que l’autre possède quelque chose que je n’aurai plus.
Alors nous cherchons le pouvoir.
Et le pouvoir, lorsqu’il devient pouvoir sur l’autre, est souvent une tentative de ne plus avoir peur de lui.
Je te domine pour ne pas risquer d’être dominé.
Je te contrôle pour ne pas risquer de te perdre.
Je t’écrase pour ne pas sentir combien je suis vulnérable.
Et nous appelons parfois cela la force.
Alors que la véritable force pourrait être exactement ailleurs.
Dans la capacité à ne pas avoir besoin de diminuer l’autre pour exister.
Parce que tant que nous sommes dans une lutte de pouvoir, nous ne sommes pas véritablement dans la rencontre.
Il y a celui qui gagne.
Et celui qui perd.
Il y a celui qui impose.
Et celui qui cède.
Mais il n’y a plus deux êtres libres.
Et peut-être que l’amour commence précisément à l’endroit où s’arrête la nécessité de gagner.
Je sais.
Ce sont de beaux mots.
Et les beaux mots sont faciles dans une salle confortable.
Ils deviennent beaucoup plus difficiles lorsque quelqu’un nous blesse.
Lorsque nous sommes trahis.
Humiliés.
Abandonnés.
Lorsque quelqu’un touche exactement l’endroit où nous sommes le plus vulnérables.
C’est précisément pour cela que je ne voudrais surtout pas transformer cette idée en nouvelle morale.
Je ne veux pas dire :
« Vous ne devez plus juger. »
Ce serait absurde.
Je serais en train de juger le jugement.
Je voudrais simplement proposer une expérience.
La prochaine fois que quelqu’un déclenche en vous une émotion extrêmement forte…
avant de décider qui il est,
essayez de vous demander :
« Qu’est-ce que cette situation rencontre en moi ? »
Et lorsque vous serez certain d’avoir raison…
posez-vous une deuxième question :
« Quelle histoire l’autre est-il peut-être en train de vivre, depuis l’endroit où il regarde le monde ? »
Pas pour lui donner raison.
Pour agrandir la réalité.
Parce qu’une réalité vue depuis un seul endroit est toujours plus petite que la réalité.
Et peut-être que la paix commence exactement là.
Pas lorsque tout le monde pense pareil.
Pas lorsque les conflits disparaissent.
Pas lorsque nous devenons tous sages, lumineux et parfaitement conscients.
Mais lorsque nous devenons capables de supporter que l’autre ne soit pas nous.
Que son histoire ne soit pas la nôtre.
Que sa peur ne ressemble pas à la nôtre.
Que sa vérité ne recouvre pas entièrement notre vérité.
Alors le monde cesse progressivement d’être peuplé de gentils et de méchants.
Il redevient peuplé d’humains.
Des humains parfois magnifiques.
Parfois terriblement destructeurs.
Souvent contradictoires.
Toujours complexes.
Et peut-être qu’un jour nous comprendrons que sortir de la guerre ne consiste pas seulement à déposer les armes.
Il faut aussi déposer quelque chose à l’intérieur de nous.
Cette nécessité d’avoir raison contre quelqu’un.
Cette nécessité de vaincre.
Cette nécessité de désigner celui par lequel le mal est arrivé.
Parce que la paix n’est peut-être pas le contraire de la guerre.
Le contraire de la guerre est encore pris dans la guerre.
La paix pourrait être un autre état.
Un endroit où je n’ai plus besoin de te détruire pour me protéger de toi.
Où je peux te regarder sans t’absorber.
T’aimer sans te posséder.
Te quitter sans te haïr.
Te contredire sans t’annuler.
Me protéger sans te déshumaniser.
Et reconnaître ma propre peur sans avoir besoin de l’appeler ton crime.
Alors peut-être que nous commencerons à comprendre quelque chose de très simple.
Nous avons passé des siècles à vouloir changer le monde en désignant ce qu’il fallait combattre.
Peut-être pouvons-nous essayer autre chose.
Regarder.
Comprendre.
Responsabiliser.
Transformer.
Et lorsque c’est nécessaire, dire non.
Un non ferme.
Un non absolu parfois.
Mais un non qui ne nécessite pas la haine.
Parce qu’au fond, la question n’est peut-être plus :
« Qui est le méchant ? »
La question pourrait devenir :
« Qu’est-ce qui, dans l’humain, produit encore cela ? »
Et surtout :
« Qu’est-ce que nous pouvons transformer pour ne plus avoir besoin de le reproduire ? »
Je crois que c’est à cet endroit que commence une autre forme de liberté.
Et peut-être…
une autre forme d’amour.
Un amour qui n’est pas naïf.
Un amour qui voit.
Qui pose des limites.
Qui protège.
Mais qui refuse une dernière chose :
fabriquer un ennemi pour pouvoir exister.
Parce que le jour où je n’ai plus besoin que tu sois le mal pour savoir qui je suis…
je peux enfin te regarder.
Et peut-être que, pour la première fois,
je peux aussi me regarder moi-même.
Chaleureusement Myriam Fassio❤️
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Myriam Fassio
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Qu en est il de la morale dans l inconscient?
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