la colonisation
Je voudrais vous parler aujourd’hui de colonisation.
Mais probablement pas de la manière dont vous l’imaginez.
Je ne suis pas historienne.
Et je ne suis pas ici pour vous dire comment vous devez regarder l’Histoire.
Je vais simplement vous proposer ma grille de lecture.
Celle que j’utilise depuis des années pour observer les fonctionnements humains.
Et dans cette grille, il existe une idée essentielle :
L’être humain reproduit les mêmes mécanismes de manière fractale.
Ce que nous faisons à l’échelle d’un individu, nous pouvons le retrouver à l’échelle d’une famille.
Ce que nous faisons dans une famille peut se retrouver dans un groupe.
Puis dans une entreprise.
Dans une ville.
Dans un département.
Dans un pays.
Et parfois à l’échelle d’un continent.
La taille du territoire change.
Le mécanisme, lui, peut rester exactement le même.
C’est ce que j’appelle le Transposé Totallis.
Observer un fonctionnement quelque part et regarder comment le même fonctionnement peut se transposer ailleurs, sous une autre forme, à une autre échelle.
Et lorsque je l’observe dans les lignées et dans les systèmes familiaux, je parle de Transposé Familia.
Alors regardons la colonisation avec cette grille.
Et commençons par quelque chose de beaucoup plus simple qu’un pays.
Commençons par une personne.
Imaginez que quelqu’un entre chez vous.
Vous ne l’avez pas invité.
Il regarde votre maison.
Votre cuisine.
La façon dont vous élevez vos enfants.
Votre manière de manger.
Votre manière de vous habiller.
Votre façon de croire.
Votre façon d’aimer.
Votre façon de travailler.
Et cette personne vous dit :
« Je vais vous aider. »
Puis elle commence à déplacer vos meubles.
Elle change vos habitudes.
Elle vous explique que certaines de vos traditions sont mauvaises.
Elle décide que sa manière de faire est plus évoluée que la vôtre.
Peut-être est-elle absolument convaincue de vous rendre service.
C’est précisément là que quelque chose devient extrêmement intéressant.
Parce qu’une intention que l’on considère comme bonne ne rend pas nécessairement une action respectueuse.
On peut vouloir le bien de quelqu’un et devenir extraordinairement intrusif.
On peut aimer quelqu’un et ne pas respecter son territoire.
On peut être persuadé de savoir ce qui est bon pour lui et, précisément à cause de cette certitude, cesser de lui demander ce qu’il veut.
Et j’ai une règle très simple :
Ne réponds pas à une question que l’on ne t’a pas posée.
Parce qu’à partir du moment où l’autre ne vous a rien demandé, il reste propriétaire de sa vie.
De son territoire.
De ses choix.
De ses erreurs également.
Et c’est là que, dans ma grille de lecture, commence le mécanisme de colonisation.
Bien avant les bateaux.
Bien avant les frontières.
Bien avant les armées.
Il commence par une pensée :
« Je sais mieux que toi ce qui est bon pour toi. »
Et cette phrase, nous pouvons la retrouver partout.
Dans une famille, par exemple.
Un enfant devient adulte.
Il choisit un métier que ses parents n’auraient pas choisi.
Il choisit un conjoint qu’ils n’auraient pas choisi.
Il choisit une ville.
Une manière de vivre.
Une façon d’élever ses propres enfants.
Et parfois le parent continue à intervenir.
« Tu devrais faire ceci. »
« À ta place, je ferais cela. »
« Ce métier n’est pas fait pour toi. »
« Cette personne n’est pas faite pour toi. »
« Tu devrais élever ton enfant autrement. »
Bien sûr, il peut y avoir de l’amour derrière ces phrases.
Il peut même y avoir une volonté sincère de protéger.
Mais la question fondamentale reste :
Est-ce que l’autre m’a demandé d’entrer ?
Parce qu’aimer quelqu’un ne nous donne pas la propriété de son territoire.
C’est là que le Transposé Familia devient passionnant.
Une famille peut reproduire, à toute petite échelle, un rapport que l’on retrouvera à beaucoup plus grande échelle.
Un membre de la famille considère qu’il sait mieux.
Alors il conseille sans qu’on lui demande.
Puis il insiste.
Puis il décide.
Puis il culpabilise l’autre lorsqu’il refuse.
Puis il peut finir par considérer la désobéissance comme une trahison.
Regardez le déplacement.
Au départ :
« Je veux ton bien. »
Puis :
« Je sais ce qui est bon pour toi. »
Puis :
« Tu devrais faire ce que je te dis. »
Puis :
« Tu n’as plus réellement le droit de choisir. »
La frontière a été franchie.
Et cela peut exister entre un parent et son enfant.
Entre deux conjoints.
Entre deux amis.
Entre un professeur et un élève.
Entre un thérapeute et une personne qu’il accompagne.
Entre une institution et un individu.
Et, dans le Transposé Totallis, nous pouvons continuer à agrandir l’image.
Une communauté peut faire la même chose à une autre communauté.
Un groupe peut décider qu’un autre groupe devrait vivre autrement.
Une civilisation peut considérer son organisation comme supérieure à celle d’une autre.
Et lorsqu’une puissance entre physiquement sur le territoire d’un autre peuple, s’approprie la décision et transforme ses structures sans que ce peuple ait librement demandé cette intervention, le mécanisme change d’échelle.
Mais pas nécessairement de nature.
C’est là que je regarde la colonisation.
Non seulement comme un événement géopolitique.
Mais comme l’expression gigantesque d’un mécanisme humain beaucoup plus intime :
la difficulté à respecter le territoire de l’autre lorsqu’on est convaincu d’avoir raison.
Et c’est cette partie qui m’intéresse.
Parce que si nous regardons uniquement les colonies, nous pouvons facilement penser que la colonisation appartient au passé.
Mais si nous regardons le mécanisme, alors la question devient beaucoup plus dérangeante.
Où est-ce que moi, aujourd’hui, je colonise le territoire de quelqu’un ?
Pas avec une armée.
Avec mes certitudes.
Avec mes conseils.
Avec mes attentes.
Avec mes projections.
Avec ce que je pense être bon pour lui.
Est-ce que j’accepte réellement que mon enfant construise une vie que je n’aurais jamais choisie ?
Est-ce que j’accepte que mon ami fasse une erreur alors que je suis persuadé de savoir ce qu’il devrait faire ?
Est-ce que j’accepte qu’une personne que j’aime pense différemment de moi ?
Est-ce que je peux transmettre ce que je sais sans chercher à convaincre ?
Est-ce que je peux proposer sans imposer ?
Est-ce que je peux aider sans prendre le pouvoir ?
Parce que pour moi, la frontière est là.
Transmettre :
« Voilà ce que je sais. Fais-en ce que tu veux. »
Coloniser :
« Voilà ce que je sais. Et maintenant tu dois vivre en fonction de ce que je sais. »
Ce n’est plus du tout la même chose.
Et cela me conduit à une deuxième notion fondamentale : le territoire.
Nous possédons tous des territoires.
Notre corps est un territoire.
Notre maison est un territoire.
Notre intimité est un territoire.
Notre couple est un territoire.
Notre famille est un territoire.
Notre pensée est un territoire.
Notre spiritualité est un territoire.
Notre culture est un territoire.
Notre pays est un territoire.
Et peut-être que la première règle du vivre ensemble devrait être extrêmement simple :
Je n’entre pas sur ton territoire sans ton consentement.
Cela ne veut pas dire que je suis d’accord avec toi.
Cela ne veut pas dire que je pense que tu as raison.
Cela ne signifie même pas que je comprends ta manière de vivre.
Cela signifie simplement :
Je reconnais que ce territoire ne m’appartient pas.
Et cette distinction est considérable.
Parce que respecter quelqu’un ne consiste pas à penser comme lui.
Respecter quelqu’un, c’est reconnaître sa souveraineté.
C’est reconnaître qu’il existe séparément de moi.
Avec son histoire.
Ses valeurs.
Ses blessures.
Ses erreurs.
Ses contradictions.
Et son droit de décider.
Dans ma lecture du Transposé Totallis, un système devient dangereux au moment où il cesse de reconnaître cette souveraineté.
Que le territoire fasse vingt mètres carrés ou vingt millions de kilomètres carrés.
Le principe est identique.
Je franchis une frontière qui n’est pas la mienne.
Je décide à la place de quelqu’un qui ne m’a rien demandé.
Et ensuite, très souvent, je construis un récit qui justifie mon intrusion.
« C’était pour son bien. »
C’est peut-être l’une des phrases les plus dangereuses des relations humaines.
Parce qu’elle permet parfois de ne plus regarder ce que l’autre a réellement vécu.
Moi, j’avais une bonne intention.
Mais lui ?
Comment l’a-t-il vécu ?
C’est probablement cela qui devrait nous intéresser.
Car une relation ne se mesure pas uniquement à l’intention de celui qui agit.
Elle se mesure également à l’expérience de celui qui reçoit l’action.
Si je vous prends dans mes bras alors que vous me demandez de vous lâcher, je peux appeler cela de l’affection.
Pour vous, cela reste une intrusion.
Si je décide de votre avenir parce que je suis convaincu de mieux savoir, je peux appeler cela de la protection.
Pour vous, cela peut devenir une privation de liberté.
Et si un peuple entre sur le territoire d’un autre peuple pour décider de son organisation, de ses ressources, de ses institutions ou de sa culture, il peut produire tous les récits qu’il souhaite sur ses intentions.
Une question demeure :
Qui a décidé ?
C’est elle qui m’intéresse.
Qui détient le pouvoir de décision sur la vie de qui ?
Le Transposé Familia nous ramène alors immédiatement à nous-mêmes.
Parce qu’il est facile de regarder l’Histoire et de condamner les comportements des générations précédentes.
Il est beaucoup plus intéressant de se demander :
Est-ce que le mécanisme existe encore en moi ?
Lorsque mon enfant choisit autrement que moi.
Lorsque quelqu’un refuse mon conseil.
Lorsque quelqu’un ne veut pas de mon aide.
Lorsque quelqu’un me dit non.
Est-ce que je peux entendre ce non sans le vivre comme une attaque ?
Parce que respecter le territoire de l’autre commence peut-être exactement là.
Dans notre capacité à entendre :
« Non merci. »
Et à répondre :
« D’accord. »
Sans convaincre.
Sans culpabiliser.
Sans punir.
Sans envahir.
Voilà pourquoi, pour moi, la colonisation dépasse largement la question historique.
Elle devient un miroir.
Un miroir de notre rapport à l’altérité.
De notre rapport au contrôle.
De notre rapport à la différence.
Et surtout de notre rapport à cette idée extrêmement difficile :
L’autre ne m’appartient pas.
Mon enfant ne m’appartient pas.
Mon conjoint ne m’appartient pas.
Mes amis ne m’appartiennent pas.
Les personnes que j’accompagne ne m’appartiennent pas.
Une communauté n’appartient pas à une autre communauté.
Un peuple n’appartient pas à un autre peuple.
Le territoire de l’autre commence précisément à l’endroit où s’arrête mon pouvoir de décider.
Alors peut-être que le contraire de la colonisation n’est pas simplement la décolonisation d’un territoire.
Peut-être que, dans les relations humaines, le contraire profond de la colonisation est la souveraineté.
Je suis souverain chez moi.
Tu es souverain chez toi.
Nous pouvons nous rencontrer.
Nous pouvons échanger.
Nous pouvons apprendre l’un de l’autre.
Nous pouvons transmettre.
Nous pouvons nous influencer.
Nous pouvons même nous transformer mutuellement.
Mais uniquement à partir du moment où chacun conserve la possibilité de dire oui.
Et surtout la possibilité de dire non.
Je terminerai donc avec cette phrase.
Une phrase extrêmement simple que nous pourrions appliquer à une famille, à une relation, à une institution, à une ville, à un pays ou à un continent :
N’entre pas sur un territoire où tu n’as pas été invité.
Ne réponds pas à une question que l’on ne t’a pas posée.
Propose.
Transmets.
Partage.
Mais laisse toujours à l’autre la liberté de disposer de lui-même.
Parce que peut-être que la forme la plus aboutie du respect n’est pas de vouloir le bien de l’autre.
C’est de reconnaître que sa vie lui appartient tout simplement 🥰MF
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8 comments
Myriam Fassio
6
la colonisation
MENSOR: La réVolution pSy
MenSor , communauté dédiée au partage d’outils "nouvelle génération".
Mon but : je vous transmets mes enseignements et mes formations pour pros
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