LA GUERRE DES SEXES N’AURA PAS DE VAINQUEUR
Quand la blessure se déguise en justice
Je vais prononcer deux mots.
• Féminisme.
• Masculinisme.
Lorsque je prononce le premier, beaucoup entendent immédiatement : égalité, émancipation, liberté, justice.
Lorsque je prononce le second, beaucoup entendent : domination, réaction, misogynie, haine des femmes.
Et pourtant…
Dans les deux mots, il y a un sexe.
Dans les deux mots, il y a une identité construite autour de l’appartenance à ce sexe.
Dans les deux mots, il peut y avoir une volonté de défendre des droits légitimes.
Mais dans les deux mots, il peut aussi se glisser un poison : la nécessité de désigner l’autre comme responsable de notre souffrance.
Je voudrais être très précise.
Le féminisme n’est pas, par définition, la haine des hommes.
Le féminisme s’est constitué pour permettre aux femmes d’accéder aux mêmes droits, à la même liberté, à la même autonomie et à la même dignité que les hommes.
Défendre l’égalité n’est pas haïr.
Refuser la soumission n’est pas vouloir dominer.
Prendre sa place n’est pas voler celle de l’autre.
Et défendre les difficultés vécues par les hommes n’est pas davantage une haine des femmes.
Parler du suicide masculin, de la solitude des hommes, de leur difficulté à exprimer leur vulnérabilité, de leur rapport à la paternité ou de certaines injustices qu’ils peuvent rencontrer ne constitue pas une attaque contre les femmes.
Le problème ne commence pas lorsqu’un sexe parle de sa souffrance.
Le problème commence lorsque sa souffrance devient la preuve de la culpabilité de l’autre sexe.
Le problème commence lorsque la femme ne dit plus : « Je refuse d’être dominée », mais : « L’homme est un dominateur. »
Lorsque l’homme ne dit plus : « Je voudrais que ma souffrance soit entendue », mais : « Les femmes sont responsables de notre destruction. »
À cet instant, nous ne sommes plus dans la réparation.
Nous entrons dans une guerre identitaire.
Une guerre dans laquelle on ne rencontre plus des individus.
On rencontre des représentants d’une catégorie.
L’homme ne voit plus une femme.
Il voit toutes celles qui l’ont blessé.
La femme ne voit plus un homme.
Elle voit tous ceux qui l’ont humiliée, abandonnée, dominée ou trahie.
Et chacun prétend rencontrer l’autre, alors qu’il est en réalité face à son histoire.
C’est ici qu’intervient ce que j’appelle le **Transposé Familia**.
Le Transposé Familia désigne la première matrice à travers laquelle l’enfant apprend à lire la réalité.
L’enfant n’hérite pas seulement d’une famille.
Il hérite d’une manière de comprendre les hommes, les femmes, l’amour, la puissance, l’autorité, la sécurité, l’abandon et la place qu’il devra prendre dans le monde.
Avant même de connaître les mots « féminisme » ou « masculinisme », l’enfant observe.
Il observe qui commande.
Qui se tait.
Qui disparaît.
Qui se sacrifie.
Qui menace.
Qui supplie.
Qui a le droit de désirer.
Qui doit renoncer.
Qui protège.
Qui fait peur.
Il regarde sa mère exister ou s’effacer.
Il regarde son père aimer, fuir, dominer, protéger ou se soumettre.
Et à partir de ce qu’il voit, il fabrique des conclusions.
Une petite fille peut conclure :
« Être une femme, c’est souffrir. »
« Aimer un homme, c’est perdre sa liberté. »
« Pour ne jamais subir ce que ma mère a subi, je devrai être plus forte que les hommes. »
Un petit garçon peut conclure :
« Être un homme, c’est être coupable. »
« Un homme n’a pas le droit d’être faible. »
« Les femmes finissent toujours par humilier ou abandonner les hommes. »
Ces conclusions ne sont pas nécessairement formulées avec des mots.
Elles deviennent des programmes.
Des programmes silencieux.
Des règles de lecture du monde.
Puis l’enfant grandit.
Il découvre des discours politiques, sociaux ou militants qui correspondent à ce qu’il porte déjà.
Et il peut alors croire que son idéologie a créé sa vision du monde.
Alors que, parfois, son idéologie n’a fait que donner un vocabulaire à une blessure beaucoup plus ancienne.
La cause collective devient le lieu où vient se déposer l’histoire personnelle.
La femme qui a grandi auprès d’une mère humiliée peut trouver dans certains discours la confirmation que tous les hommes sont dangereux.
L’homme qui a grandi sous le pouvoir d’une mère intrusive ou dévalorisante peut trouver dans d’autres discours la confirmation que toutes les femmes cherchent à contrôler les hommes.
Chacun appelle cela une prise de conscience.
Mais toute prise de conscience n’est pas une libération.
Une prise de conscience peut aussi être la consolidation intellectuelle d’un programme inconscient.
Nous pouvons devenir extrêmement intelligents pour justifier nos blessures.
Nous pouvons construire des raisonnements brillants autour d’une peur ancienne.
Nous pouvons appeler « lucidité » ce qui n’est parfois qu’une incapacité à rencontrer l’autre autrement qu’à travers notre histoire.
Le Transposé Familia nous montre donc quelque chose de dérangeant :
nous ne rencontrons pas seulement un homme ou une femme.
Nous rencontrons ce que notre famille nous a appris à voir en lui ou en elle.
Mais notre programmation ne s’arrête pas à notre famille directe.
Elle s’étend à ce que j’appelle le **Transposé Totallis**.
Le Transposé Totallis rassemble l’ensemble des couches qui participent à la construction de notre réalité intérieure : les expériences personnelles, les blessures, les croyances, les héritages transgénérationnels, les fidélités invisibles, les mémoires familiales, les traumatismes, les programmes de survie et les grandes représentations collectives.
Dans une lignée de femmes, il peut y avoir des femmes privées d’autonomie, mariées sans amour, trompées, abandonnées, battues, réduites au silence ou condamnées à dépendre d’un homme pour survivre.
Dans une lignée d’hommes, il peut y avoir des hommes envoyés à la guerre, privés de leurs enfants, sommés de ne jamais pleurer, exploités pour leur force, humiliés lorsqu’ils échouaient ou réduits à leur capacité de produire et de protéger.
Ces mémoires ne donnent pas automatiquement naissance à une idéologie.
Mais elles peuvent créer un terrain intérieur.
Un terrain sur lequel certains discours viennent s’enraciner avec une puissance extraordinaire.
La descendante d’une lignée de femmes soumises peut ne pas seulement vouloir être libre.
Elle peut ressentir qu’elle doit vaincre les hommes pour réparer toutes les femmes qui n’ont pas pu le faire avant elle.
Le descendant d’une lignée d’hommes humiliés peut ne pas seulement vouloir être respecté.
Il peut ressentir qu’il doit reprendre le pouvoir sur les femmes pour restaurer symboliquement la dignité de tous les hommes de sa lignée.
À ce moment-là, l’individu n’est plus seulement engagé dans une cause contemporaine.
Il devient le soldat d’une guerre commencée avant sa naissance.
Et cette guerre utilise un mécanisme extrêmement simple.
L’humain semble disposer de deux grandes réponses automatiques face à une programmation :
faire la même chose…
ou faire le contraire.
Une femme a vu sa mère se soumettre aux hommes.
Elle peut se soumettre à son tour.
Ou elle peut décider qu’aucun homme ne lui dira jamais ce qu’elle doit faire.
Cela semble opposé.
Mais dans les deux cas, sa vie continue d’être organisée autour du pouvoir masculin.
Dans le premier cas, elle s’y soumet.
Dans le second, elle se construit contre lui.
Une personne véritablement libre n’a besoin ni de se soumettre à l’homme, ni de le combattre pour exister.
Un homme a vu son père dominer et terroriser les femmes.
Il peut reproduire son père.
Ou il peut refuser toute forme de puissance masculine, ne plus oser s’affirmer, décider que sa masculinité est dangereuse.
Là encore, les comportements semblent opposés.
Mais ils sont construits autour du même programme.
L’un imite le père.
L’autre vit dans la peur de lui ressembler.
Faire le contraire n’est pas toujours être libre.
Le contraire peut être le même programme retourné.
C’est ici que le féminisme peut être détourné de sa fonction initiale.
Lorsqu’il permet à une femme de sortir de la soumission, de retrouver sa liberté, son droit de choisir, son autonomie et sa dignité, il participe à une évolution fondamentale de l’humanité.
Mais lorsqu’il lui apprend que l’homme est par nature un prédateur, que le masculin est suspect, que toute relation entre les sexes est un rapport de domination et que la libération des femmes nécessite l’affaiblissement des hommes, il ne libère plus.
Il inverse la hiérarchie.
Il ne détruit pas le programme de domination.
Il change simplement la personne autorisée à dominer.
La même chose est vraie du masculinisme.
Lorsqu’il permet de reconnaître certaines souffrances masculines, de réhabiliter la paternité, d’autoriser les hommes à être vulnérables et de sortir du modèle qui leur impose d’être forts, performants et silencieux, il ouvre un espace nécessaire.
Mais lorsqu’il explique que les femmes manipulent les hommes, que leur liberté menace la société ou que le pouvoir masculin doit être restauré, il ne soigne aucune blessure.
Il transforme la blessure en projet politique.
La frontière n’est donc pas entre les femmes et les hommes.
Elle n’est même pas réellement entre le féminisme et le masculinisme.
La frontière se trouve entre deux manières de porter une souffrance.
La première dit :
« J’ai souffert. Je veux que ce qui m’est arrivé ne soit plus possible. »
La seconde dit :
« J’ai souffert. Quelqu’un doit maintenant payer. »
La première cherche la justice.
La seconde cherche une cible.
La première protège les générations futures.
La seconde transmet la guerre.
La douleur demande à être reconnue.
La vengeance exige un coupable.
Et lorsque nous transformons tout un sexe en coupable, nous cessons de voir des êtres humains.
Nous ne voyons plus cet homme-là.
Nous voyons « les hommes ».
Nous ne voyons plus cette femme-là.
Nous voyons « les femmes ».
Nous attribuons à un individu la dette d’un groupe auquel il appartient.
Nous demandons à un homme d’aujourd’hui de répondre pour tous les hommes d’hier.
Nous demandons à une femme d’aujourd’hui de payer pour toutes les femmes qui ont blessé un homme.
C’est ainsi que les victimes d’une génération peuvent devenir les agresseurs symboliques de la suivante.
Pas parce qu’elles sont mauvaises.
Parce qu’une blessure qui n’est pas transformée cherche toujours un endroit où se répéter.
Il peut y avoir, derrière une femme qui affirme qu’elle n’a besoin d’aucun homme, une petite fille qui a attendu en vain qu’un père la regarde.
Il peut y avoir, derrière un homme qui affirme que les femmes détruisent les hommes, un petit garçon qui n’a jamais pu se sentir en sécurité dans le regard d’une femme.
Cela n’explique pas tout.
Cela ne doit jamais servir à disqualifier une parole politique.
Mais cela doit nous obliger à poser une question essentielle :
Est-ce que je suis en train de défendre une liberté…
ou de donner une justification collective à ma blessure personnelle ?
Est-ce que je souhaite que l’autre cesse de me dominer…
ou est-ce que je souhaite secrètement qu’il connaisse à son tour l’impuissance que j’ai ressentie ?
Est-ce que je veux l’égalité…
ou est-ce que je veux gagner ?
Parce que gagner la guerre des sexes serait une catastrophe.
Si les femmes gagnent contre les hommes, l’humanité perd.
Si les hommes gagnent contre les femmes, l’humanité perd.
Une espèce ne peut pas entrer en guerre contre la moitié d’elle-même sans se détruire tout entière.
Nous ne sommes pas deux humanités ennemies.
Nous sommes deux expressions de la même humanité.
Nous sommes nés les uns des autres.
Chaque homme est né du corps d’une femme.
Chaque femme porte en elle l’héritage d’hommes et de femmes.
Nous pouvons dénoncer les violences sans essentialiser celui qui les commet.
Nous pouvons réparer les injustices faites aux femmes sans fabriquer une culpabilité masculine héréditaire.
Nous pouvons écouter les souffrances des hommes sans restaurer leur domination.
Nous pouvons défendre un sexe sans accuser l’autre d’exister.
La reprogrammation ne consiste pas à demander aux femmes de cesser de se battre.
Elle consiste à leur permettre de se battre contre la domination sans devoir se battre contre les hommes.
Elle ne consiste pas à demander aux hommes de se taire.
Elle consiste à leur permettre de parler de leur souffrance sans transformer les femmes en ennemies.
Nous devons sortir de certaines équations inconscientes :
La femme n’est pas une victime par nature.
L’homme n’est pas un danger par nature.
La féminité n’est pas la soumission.
La masculinité n’est pas la prédation.
La puissance n’est pas la domination.
La vulnérabilité n’est pas la faiblesse.
L’égalité n’est pas l’effacement des différences.
Et l’amour n’est pas la victoire de l’un sur l’autre.
Je ne rêve pas d’un monde dans lequel les femmes auraient enfin gagné.
Je ne rêve pas davantage d’un monde dans lequel les hommes auraient repris leur place.
Je rêve d’un monde dans lequel personne n’aurait besoin de perdre sa place pour que l’autre puisse prendre la sienne.
Un monde dans lequel une femme pourrait être puissante sans avoir besoin d’humilier le masculin.
Un monde dans lequel un homme pourrait être puissant sans avoir besoin de contrôler le féminin.
Un monde dans lequel nos enfants ne seraient plus obligés de choisir entre ressembler à celui qui a fait souffrir leur famille…
ou devenir son contraire.
Car la liberté ne commence pas lorsque nous faisons le contraire de ceux qui nous ont blessés.
La liberté commence lorsque ceux qui nous ont blessés ne déterminent plus qui nous sommes.
Le contraire du patriarcat n’est pas le matriarcat.
Le contraire de la domination n’est pas la contre-domination.
Le contraire de la misogynie n’est pas la misandrie.
Le contraire de la guerre n’est pas la victoire.
Le contraire de la guerre…
c’est la rencontre.
Et peut-être que l’humanité deviendra enfin adulte le jour où une femme pourra regarder un homme sans voir tous les hommes qui ont blessé les femmes…
et où un homme pourra regarder une femme sans voir toutes les femmes qui ont blessé les hommes.
Le jour où nous n’aurons plus besoin de haïr l’autre pour nous sentir autorisés à exister.
Parce qu’au fond, la véritable égalité ne consiste pas à décider qui, de l’homme ou de la femme, doit avoir le pouvoir.
Elle commence le jour où plus personne n’a besoin d’avoir du pouvoir sur l’autre.