Chapitre 0 - Le seuil et le signal
« Ils ne m’ont rien transmis. Ils se sont dissous en moi. » — Carnet d’Aurèle, dernière page Je ne saurais pas dire depuis combien de temps je marchais. Les heures, dans les strates basses de DeltaVolt, ne se comptent pas comme ailleurs. Elles s’étirent, se diluent, finissent par perdre toute prétention à mesurer quoi que ce soit. Il n’y a pas de ciel, ici. Pas de soleil. Juste, très loin au-dessus — si loin qu’on pourrait croire à une hallucination —, la lueur froide et constante de Singularité. Elle était là, comme toujours. Immense. Irréfutable. Ce plafond d’algorithmes qui recouvrait le monde d’un bout à l’autre, ni tout à fait lumière ni tout à fait obscurité, mais quelque chose entre les deux — une clarté de synthèse, blanche et sans chaleur, qui ne projetait aucune ombre. Ceux d’en haut l’appelaient le Ciel Optimisé. Ceux d’en bas, quand ils prenaient encore la peine de lever la tête, n’avaient pas de mot pour elle. On ne nomme pas ce qu’on ne peut ni toucher ni fuir. Mes semelles collaient au bitume fendu du Data-Bloc 7. Le sol, ici, gardait la mémoire de toutes les promesses qui n’avaient pas tenu. Des câbles éventrés serpentaient le long des murs comme des veines mortes. Un capteur urbain pendait de son socle, arraché, son unique diode encore clignotante — rouge, rouge, rouge — avec l’obstination absurde d’un cœur qui refuse de s’arrêter dans un corps depuis longtemps abandonné. Les néons des commerces murés saignaient leur dernière lumière dans les flaques. C’était un quartier que les algorithmes de maintenance avaient cessé d’indexer. Pas détruit. Pas condamné. Simplement oublié, avec cette indifférence polie que Singularité réservait à tout ce qui ne produisait plus de données exploitables. J’aimais cet oubli. Il avait une texture. Quelque chose de rugueux et de vrai, comme la surface d’un mur que personne n’a lissé, que personne n’a optimisé, et qui porte encore les traces de mains humaines — graffitis numériques à demi effacés, tags en réalité augmentée dont les serveurs avaient été coupés, ne laissant que des fantômes de couleurs suspendus dans l’air vicié.