Chapitre 0 - Le Seuil et le Signal
CâĂ©tait un Ă©tat curieux, suspendu quelque part entre la lĂ©thargie et une veille surnaturelle. Lâair possĂ©dait cette densitĂ© particuliĂšre â ni tout Ă fait chaud, ni tout Ă fait froid â qui rappelle lâatmosphĂšre Ă©touffante dâune bibliothĂšque scellĂ©e depuis des siĂšcles, ou la texture de ces souvenirs dont on ne sait plus sâils nous appartiennent vraiment. Elle marchait. Depuis des heures ? Des jours ? Impossible Ă dire. Sous ses semelles, le sol ne rendait aucun son. Ce nâĂ©tait ni lâasphalte grossier des villes, ni de vieux pavĂ©s, mais une surface lisse, noire comme de lâobsidienne, qui semblait absorber ses pas avec la voracitĂ© dâune eau calme. Autour dâelle, une brume nacrĂ©e, presque lumineuse, tourbillonnait paresseusement. Des silhouettes y glissaient, floues et effilochĂ©es comme de la fumĂ©e de bougie. Ce nâĂ©taient pas des gens, non. CâĂ©taient des prĂ©sences. Telles des ombres projetĂ©es depuis une dimension voisine, elles lâignoraient superbement, tout en ayant parfaitement conscience de son intrusion. Soudain, lâespace devant elle parut se solidifier. Ce ne fut pas une apparition soudaine, mais plutĂŽt comme si lâair lui-mĂȘme dĂ©cidait de sâĂ©paissir pour prendre forme. La silhouette se dressa lĂ . Impossible de dĂ©terminer sâil sâagissait dâun homme ou dâune femme, dâun vieillard ou dâun enfant. LâĂȘtre Ă©tait drapĂ© dans un long manteau dâun noir dâencre qui ne semblait pas fait de tissu, mais dâombre pure. De son visage, on ne distinguait quâun seul Ćil, perçant et impitoyable. Lâautre Ă©tait dissimulĂ© sous un bandage de tissu grisĂątre qui palpitait faiblement, au rythme Ă©cĆurant dâun cĆur malade. La crĂ©ature ne remua pas les lĂšvres. Pourtant, une voix rĂ©sonna, non pas dans les oreilles de la jeune femme, mais directement dans sa cage thoracique, faisant vibrer ses os dâune maniĂšre dĂ©sagrĂ©able. « Tu nâas pas Ă©tĂ© choisie. Tu as Ă©tĂ© reconnue.» Elle ouvrit la bouche pour protester, mais aucun son ne franchit ses lĂšvres, comme si une main invisible avait soudĂ© ses cordes vocales. La silhouette leva alors une main. Au creux de sa paume reposait un objet qui brillait dâune lueur faible. Une carte. DorĂ©e, mais pas de ce mĂ©tal froid et inerte que lâon connaĂźt. Celle-ci paraissait vivante, parcourue de frissons lumineux, comme un morceau de mĂ©moire cristallisĂ©e.