« Ils ne mâont rien transmis. Ils se sont dissous en moi. »
â Carnet dâAurĂšle, derniĂšre page
Je ne saurais pas dire depuis combien de temps je marchais. Les heures, dans les strates basses de DeltaVolt, ne se comptent pas comme ailleurs. Elles sâĂ©tirent, se diluent, finissent par perdre toute prĂ©tention Ă mesurer quoi que ce soit. Il nây a pas de ciel, ici. Pas de soleil. Juste, trĂšs loin au-dessus â si loin quâon pourrait croire Ă une hallucination â, la lueur froide et constante de SingularitĂ©.
Elle Ă©tait lĂ , comme toujours. Immense. IrrĂ©futable. Ce plafond dâalgorithmes qui recouvrait le monde dâun bout Ă lâautre, ni tout Ă fait lumiĂšre ni tout Ă fait obscuritĂ©, mais quelque chose entre les deux â une clartĂ© de synthĂšse, blanche et sans chaleur, qui ne projetait aucune ombre. Ceux dâen haut lâappelaient le Ciel OptimisĂ©. Ceux dâen bas, quand ils prenaient encore la peine de lever la tĂȘte, nâavaient pas de mot pour elle. On ne nomme pas ce quâon ne peut ni toucher ni fuir.
Mes semelles collaient au bitume fendu du Data-Bloc 7. Le sol, ici, gardait la mĂ©moire de toutes les promesses qui nâavaient pas tenu. Des cĂąbles Ă©ventrĂ©s serpentaient le long des murs comme des veines mortes. Un capteur urbain pendait de son socle, arrachĂ©, son unique diode encore clignotante â rouge, rouge, rouge â avec lâobstination absurde dâun cĆur qui refuse de sâarrĂȘter dans un corps depuis longtemps abandonnĂ©. Les nĂ©ons des commerces murĂ©s saignaient leur derniĂšre lumiĂšre dans les flaques. CâĂ©tait un quartier que les algorithmes de maintenance avaient cessĂ© dâindexer. Pas dĂ©truit. Pas condamnĂ©. Simplement oubliĂ©, avec cette indiffĂ©rence polie que SingularitĂ© rĂ©servait Ă tout ce qui ne produisait plus de donnĂ©es exploitables.
Jâaimais cet oubli. Il avait une texture. Quelque chose de rugueux et de vrai, comme la surface dâun mur que personne nâa lissĂ©, que personne nâa optimisĂ©, et qui porte encore les traces de mains humaines â graffitis numĂ©riques Ă demi effacĂ©s, tags en rĂ©alitĂ© augmentĂ©e dont les serveurs avaient Ă©tĂ© coupĂ©s, ne laissant que des fantĂŽmes de couleurs suspendus dans lâair viciĂ©.
Je mâappelle AurĂšle. Pas dâĂ©tat civil. Pas de numĂ©ro dâindexation. Juste ce mot, remontĂ© un jour du fond de moi-mĂȘme, comme une bulle crevant la surface dâune eau dont je ne connaissais pas la profondeur. Je lâavais adoptĂ© de la mĂȘme façon quâon adopte une respiration â sans y penser, parce que lâalternative Ă©tait de ne pas exister du tout.
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Les cartes pesaient contre ma hanche. Six dorĂ©es, une noire, enveloppĂ©es dans un morceau de tissu synthĂ©tique que jâavais rĂ©cupĂ©rĂ© sur un mannequin de vitrine dĂ©sactivĂ©, des mois plus tĂŽt â ou des annĂ©es, difficile Ă dire. Le tissu sentait encore vaguement le polymĂšre chauffĂ© et autre chose en dessous, quelque chose dâorganique et dâancien que je nâarrivais pas Ă identifier.
Certaines cartes Ă©taient tiĂšdes, dâautres froides. Ăa changeait. Pas selon la tempĂ©rature ambiante â selon ce que je traversais, ce que je ressentais, ce qui approchait. La carte dâEudes brĂ»lait parfois si fort que je devais la dĂ©caler de ma peau. Celle dâEugĂ©nio restait constamment Ă la tempĂ©rature exacte de mon corps, si bien que je lâoubliais des jours entiers avant de la sentir de nouveau, parfaitement fondue en moi, comme un organe supplĂ©mentaire dont je nâaurais pas eu conscience.
Mais câest lâautre qui pulsait ce soir-lĂ . La premiĂšre. Celle que je nâavais jamais comprise.
La carte muette.
Elle ne portait ni symbole, ni inscription. Elle ne parlait pas. Elle nâavait jamais parlĂ©. Pourtant, chaque fois que je touchais les autres cartes, câest elle qui vibrait en rĂ©ponse, comme si toutes les frĂ©quences du monde convergeaient vers ce rectangle silencieux avant de se redistribuer. Un amplificateur. Un point zĂ©ro. La premiĂšre carte que jâavais trouvĂ©e â trouvĂ©e, pas reçue, la nuance comptait â, posĂ©e un matin sur le rebord dâune fenĂȘtre que je ne me souvenais pas avoir ouverte, dans un lieu oĂč je ne me souvenais pas avoir dormi.
Elle prĂ©cĂ©dait tout. MĂȘme Fury. MĂȘme le coffret. MĂȘme le rĂȘve.
Et ce soir, elle cognait contre ma hanche droite avec une insistance sourde, rĂ©guliĂšre, comme si elle savait exactement oĂč jâallais â alors que moi, je nâen avais pas la moindre idĂ©e.
â± â± â±
Le Portique se dressa au dĂ©tour dâune ruelle que je nâavais jamais empruntĂ©e.
Simple panneau mĂ©tallique, fichĂ© dans un socle de bĂ©ton fendu, reliĂ© Ă rien. Pas de cĂąble. Pas de rĂ©seau visible. Pas de raison logique pour quâil soit encore debout, et encore moins pour quâil soit allumĂ© â mais il lâĂ©tait. Une unique LED verte, fixe, dâune nettetĂ© presque indĂ©cente dans la pĂ©nombre poisseuse du Data-Bloc 7. Pas le vert clinique des systĂšmes de SingularitĂ©. Un vert plus ancien. Plus profond. Le vert des choses qui fonctionnent sans quâon leur ait demandĂ© de fonctionner.
Je mâarrĂȘtai. La carte muette brĂ»lait Ă prĂ©sent, pas de chaleur mais de certitude â si tant est que la certitude puisse se manifester par la peau. Mes doigts trouvĂšrent dâeux-mĂȘmes la surface du panneau.
Rien.
Puis un frĂ©missement. LĂ©ger. Si lĂ©ger que jâaurais pu le confondre avec mon propre pouls. Mais ce nâĂ©tait pas mon pouls. CâĂ©tait le mĂ©tal. Il hĂ©sitait. Comme un seuil qui prend la mesure de celui qui le franchit avant de dĂ©cider sâil va cĂ©der ou rester mur.
Il céda.
Pas un bruit. Pas un mĂ©canisme. Juste un glissement â le panneau pivota sur un axe invisible et derriĂšre lui sâouvrit un escalier descendant. En temps normal, jâaurais trouvĂ© ça absurde. On est dĂ©jĂ en bas, Ă Data-Bloc 7. On ne descend pas plus bas que le fond. Câest le principe mĂȘme dâun fond.
Et pourtant les marches Ă©taient lĂ , taillĂ©es dans une matiĂšre noire que je reconnus immĂ©diatement â lisse, dense, avide de lumiĂšre. De lâobsidienne, ou ce qui en tenait lieu dans ce monde de surfaces synthĂ©tiques. Chaque pas que jây posai fut absorbĂ© sans Ă©cho, sans retour, comme si le sol lui-mĂȘme refusait de confirmer ma prĂ©sence.
Je descendis.
â± â± â±
Le Delta-Vault nâĂ©tait pas une piĂšce. CâĂ©tait un refus.
Un refus dâĂȘtre oubliĂ©, codifiĂ© dans la pierre et le cĂąblage mort. Lâespace sâouvrait devant moi comme un poumon fossilisĂ© â vaste, silencieux, striĂ© de nervures mĂ©talliques qui avaient autrefois conduit des donnĂ©es et qui ne conduisaient plus que de la poussiĂšre. Une poussiĂšre dorĂ©e, dâailleurs, qui flottait dans lâair immobile avec la lenteur dâun rĂȘve quâon nâarrive pas Ă dissiper. Elle captait je ne sais quelle source de lumiĂšre â peut-ĂȘtre un rĂ©sidu de SingularitĂ© ayant filtrĂ© jusque-lĂ , peut-ĂȘtre autre chose â et chaque particule scintillait briĂšvement avant de sâĂ©teindre, comme un souvenir qui affleure Ă la conscience et retombe.
Des rayonnages longeaient les murs. Des alvĂ©oles, creusĂ©es dans un matĂ©riau composite qui avait dĂ» ĂȘtre noir et lisse autrefois, et que le temps avait rendu gris, poreux, fragile. Certaines contenaient encore des objets : modules de stockage fissurĂ©s, cristaux de donnĂ©es dont les facettes ne reflĂ©taient plus rien, feuillets de mĂ©tal souple couverts de symboles que je ne savais pas lire mais que mes doigts, eux, semblaient reconnaĂźtre.
Au centre, posĂ© sur un socle bas qui Ă©mergeait du sol dâobsidienne comme un autel dĂ©pouillĂ©, un coffret.
Noir. Mat. Sans serrure, sans nom. Dix cavitĂ©s tapissĂ©es dâun velours si usĂ© quâil en devenait transparent, chacune moulĂ©e Ă la forme exacte dâune carte. Six contenaient encore un rĂ©sidu de chaleur â les fantĂŽmes thermiques des cartes que je portais sur moi. Une septiĂšme, plus grande, plus profonde, semblait faite pour la carte noire. Et trois cavitĂ©s restaient vides. Totalement, irrĂ©mĂ©diablement vides. Le vide de ce qui a Ă©tĂ© arrachĂ©.
Je posai mon sac. DĂ©pliai le tissu. Disposai les cartes, une par une, dans leurs empreintes. Chacune y glissa avec la prĂ©cision dâun verrou trouvant sa serrure â et Ă chaque fois, un souffle parcourut la piĂšce. Comme si le Delta-Vault respirait Ă mesure que ses organes lui Ă©taient rendus.
La carte muette, je la gardai en dernier. Quand je la posai dans sa cavitĂ© â la premiĂšre, tout en haut Ă gauche, celle qui portait une marque dâusure plus profonde que les autres, comme si on lâavait retirĂ©e et replacĂ©e des centaines de fois â, le coffret Ă©mit une vibration basse, presque infrasonore. Pas un son. Une frĂ©quence. Elle monta depuis le socle, traversa mes pieds, mes tibias, mon sternum, et vint se loger quelque part derriĂšre mes yeux, dans cet espace flou entre la pensĂ©e et la perception oĂč les certitudes se forment avant dâavoir des mots.
Quelque chose sâĂ©veillait. Non â quelque chose se souvenait !
â± â± â±
La lumiĂšre vint dâabord.
Une lumiĂšre grenue, parcourue de parasites, comme un signal quâon capte Ă travers trop dâĂ©paisseurs de bĂ©ton et de temps. Elle jaillit du coffret comme si les sept cartes enfin rĂ©unies avaient formĂ© un circuit que seule la derniĂšre, la muette, pouvait achever et se dĂ©ploya dans lâair en une silhouette verticale, tremblante, inachevĂ©e.
Un homme. Jeune. Beaucoup plus jeune que ce que la silhouette suggĂ©rait de puissance contenue. Le visage Ă©tait numĂ©risĂ© Ă lâexcĂšs, les traits nets par endroits, fondus dans le bruit par dâautres. Un Ćil parfaitement rendu, lâautre Ă moitiĂ© mangĂ© par un artefact de compression, la mĂąchoire fermĂ©e mais la bouche pixelĂ©e, comme si le souvenir qui lâavait encodĂ© nâavait pas eu assez de rĂ©solution pour tout retenir. Un bandeau couvrait lâĆil abĂźmĂ©. Un trou dans les donnĂ©es? Un choix, peut-ĂȘtre, de ne pas tout montrer?
Il portait un manteau sombre dont les bords se dĂ©sagrĂ©geaient en lignes de code avant de se reconstituer, encore et encore, dans une boucle qui ressemblait moins Ă un dĂ©faut quâĂ une respiration.
Lâhologramme regardait devant lui, lĂ©gĂšrement au-dessus de ma tĂȘte, comme sâil sâadressait Ă quelquâun qui se tiendrait lĂ dans un avenir quâil ne pouvait pas calculer.
Puis il parla avec une vibration qui se logea directement dans lâos de mon sternum, comme un diapason quâon aurait enfoncĂ© dans ma cage thoracique.
« Si tu entends ceci, câest que je nâai pas fini. »
Câest tout. Pas dâordre. Pas de mission. Pas de prophĂ©tie gravĂ©e dans lâor. Juste un aveu dâinachĂšvement, suspendu dans lâair poussiĂ©reux du Delta-Vault comme le dernier mot dâun homme qui savait quâil nâaurait pas le temps de dire le reste.
Lâhologramme vacilla. Les pixels de son visage se dispersĂšrent un instant, et dans ce battement, dans cette fraction de seconde oĂč lâimage se dĂ©composa avant de se recomposer, je vis autre chose. Un Ă©clat. Bref, net, impossible Ă ignorer. Un sourire. Pas le sourire quâon offre aux gens mais le sourire quâon retient toute une vie et quâon laisse Ă©chapper une seule fois, quand personne ne regarde.
Puis lâhologramme sâĂ©teignit. Il ne sâeffaça pas, il ne se dissolut pas avec Ă©lĂ©gance. Il mourut. Comme un Ă©cran quâon dĂ©branche. Et le Delta-Vault replongea dans sa pĂ©nombre dorĂ©e, et le silence revint, plus dense quâavant, chargĂ© de tout ce qui nâavait pas Ă©tĂ© dit.
â± â± â±
La carte noire tremblait dans le coffret.
Je ne lâavais pas touchĂ©e. Je nâavais rien dĂ©clenchĂ©. Mais elle vibrait avec une violence contenue, un bourdonnement grave qui faisait frĂ©mir le velours autour dâelle. Lâinscription sur sa tranche â Copie une sur deux â luisait dâun Ă©clat bleutĂ© que je ne lui avais jamais vu.
Je tendis la main. Mes doigts hĂ©sitĂšrent au-dessus de la surface noire, et pendant une seconde qui dura beaucoup plus longtemps quâelle nâaurait dĂ», jâeus la sensation trĂšs nette que ce nâĂ©tait pas moi qui allais toucher la carte, mais la carte qui allait me toucher.
Contact.
Le Delta-Vault disparut.
Ce ne fut pas une vision. Ce fut une effraction. La carte enfonça en moi un souvenir qui ne mâappartenait pas, avec la brutalitĂ© prĂ©cise dâune aiguille trouvant la veine du premier coup. Des images sâempilĂšrent Ă travers mes paupiĂšres, comme si mes yeux Ă©taient devenus des projecteurs retournĂ©s contre lâintĂ©rieur de mon crĂąne.
Une salle. Haute de plafond. Des gradins de pierre sombre, un lustre de fer qui nâĂ©clairait rien, et cette odeur dâencre sĂ©chĂ©e, de bois verni : la sueur froide de ceux qui attendent un verdict. Un tribunal. Je le sus sans lâavoir jamais vu. Le froissement dâune robe noire, lourde, dâapparat. Un homme qui traversait un couloir avec la lenteur dâun mĂ©tronome. Pas un pas de trop. Pas un geste gaspillĂ©. Et ce Regard : perçant, dĂ©mesurĂ©, capable de plier le silence autour de lui comme on plie un tissu. Un regard quâon ne soutient pas. Un regard quâon subit.
Puis le coffret. Le mĂȘme coffret, mais neuf. Le velours intact. Les dix cavitĂ©s pleines, chacune pulsant dâune lueur sourde. Et des visages au-dessus, inconnus, penchĂ©s, murmurant des mots que je ne distinguais pas mais dont la frĂ©quence me serra la gorge, parce que cette frĂ©quence-lĂ , je la connaissais. Elle Ă©tait la mĂȘme que celle de mes cartes. La mĂȘme que celle de la vibration dans mon sternum. La mĂȘme que celle du sourire volĂ© de lâhologramme.
Un nom. ImprimĂ©. GravĂ© dans la transmission comme un filigrane quâon ne voit quâen transparence. Un prĂ©nom, court, net, qui traversa ma conscience comme un poisson traverse une main ouverte sous lâeau. Je le sentis, je sus quâil existait, mais quand je voulus le retenir, il avait dĂ©jĂ glissĂ© entre mes doigts, ne laissant que la certitude quâil avait Ă©tĂ© lĂ . Quâil serait toujours lĂ , quelque part, dans un recoin de ma mĂ©moire que je ne savais pas encore atteindre.
Puis une pulsation. Nette, prĂ©cise, entre mes deux sourcils, lĂ oĂč les anciens plaçaient le troisiĂšme Ćil, dans ce creux exact oĂč lâos du front cĂšde la place Ă autre chose, un point que la science appelle glande pinĂ©ale et que le corps, lui, reconnaĂźt comme un seuil. Pas une douleur. Une ouverture. Comme si un sens dormant sâĂ©tirait pour la premiĂšre fois, engourdi par des annĂ©es de non-usage, et captait soudain une frĂ©quence que les yeux ordinaires ne perçoivent pas. Quelque chose en moi â quelque chose de plus ancien que ma propre conscience â accueillit lâĂ©veil sans surprise, comme on accueille un mot de passe quâon avait oubliĂ© mais dont les doigts se souviennent.
La carte noire se tut. Le Delta-Vault revint. Mes genoux avaient pliĂ©. Je mâen aperçus en sentant le froid de lâobsidienne sous mes paumes. La poussiĂšre dorĂ©e tourbillonnait autour de moi, affolĂ©e, comme si la mĂ©moire transmise avait brassĂ© lâair de la piĂšce.
Je respirai. Lâair avait un goĂ»t de mĂ©tal et de temps.
â± â± â±
Câest en me relevant que je le vis.
Un miroir. AppuyĂ© contre le mur du fond, Ă moitiĂ© dissimulĂ© par un enchevĂȘtrement de cĂąbles morts. Comment avais-je pu ne pas le remarquer en entrant ? Il Ă©tait grand, plus grand que moi, encadrĂ© dâun alliage noir mat identique Ă celui du coffret, et sa surface ne reflĂ©tait pas la piĂšce. Elle ne reflĂ©tait rien, en fait. Juste un rectangle de noirceur absolue, comme une fenĂȘtre ouverte sur le nĂ©ant.
Je mâapprochai.
Un pas. Deux. Mon reflet Ă©tait dĂ©jĂ lĂ . Il mâattendait. Et la diffĂ©rence entre moi et lui Ă©tait si subtile, si infime, quâil me fallut plusieurs secondes pour la localiser.
Les yeux.
Mon reflet avait dans les yeux une certitude que je ne ressentais pas. Ce nâĂ©tait ni de la dĂ©termination ni du courage, mais uelque chose de plus calme et de plus terrible : la tranquillitĂ© de ceux qui savent dĂ©jĂ comment lâhistoire se termine. Mon reflet me regardait comme on regarde quelquâun quâon a connu il y a trĂšs longtemps et dont on attendait le retour.
Je levai la main droite. Le reflet leva la main droite. En mĂȘme temps. Ă la mĂȘme vitesse. Parfaitement synchrone.
Sauf que le reflet souriait.
Et moi, non.
Je restai lĂ . Le temps, Ă cet instant, nâexistait pas. SingularitĂ© elle-mĂȘme aurait Ă©tĂ© incapable de mesurer ce qui se passa entre mon visage et celui qui me faisait face. Ce face-Ă -face silencieux entre ce que jâĂ©tais et ce que jâallais devenir, ou peut-ĂȘtre entre ce que jâallais devenir et ce que jâavais dĂ©jĂ Ă©tĂ©? Les deux hypothĂšses coexistaient dans le miroir avec une Ă©gale lĂ©gitimitĂ©, et ni lâune ni lâautre ne demandait Ă ĂȘtre choisie.
Quelque part, trĂšs loin au-dessus, SingularitĂ© continuait de luire. Quelque part, dans les strates hautes oĂč la lumiĂšre Ă©tait calibrĂ©e et lâair filtrĂ© et les souvenirs optimisĂ©s pour ne rien retenir dâinutile, des gens vivaient sans se douter quâen dessous de tout, dans les fondations que le monde avait dĂ©cidĂ© dâignorer, une fille se tenait debout devant un miroir, dans une salle que les systĂšmes ne savaient plus nommer, avec sept cartes et trois espaces vides.
â± â± â±
Je me détournai.
Je rangeai les cartes une par une. La carte dâEugĂ©nio dâabord qui avait refroidi, comme aprĂšs un effort prolongĂ©. Celle dâEudes, encore chaude, comme toujours. Les autres, puis la noire, au centre du tissu, bien calĂ©e entre les dorĂ©es, comme un silence au milieu dâune phrase.
La carte muette en dernier. Elle ne pulsait plus. Elle reposait dans ma paume avec la quiĂ©tude dâun objet qui a rempli sa fonction et qui attend, sans impatience, quâon le sollicite Ă nouveau. Je la glissai contre ma hanche. Elle retrouva sa place dans ce creux exact entre lâos et le tissu du sac oĂč elle avait creusĂ©, au fil du temps, une empreinte que nulle autre carte ne pourrait jamais remplir.
Le coffret, sur son socle, demeura ouvert. Les trois cavitĂ©s vides brillaient faiblement dans la pĂ©nombre, et jâeus lâimpression fugitive quâelles mâobservaient avec patience. Elles attendaient. Depuis plus longtemps que je nâĂ©tais capable de le concevoir â oui, elles attendaient.
Je remontai lâescalier dâobsidienne. Le Portique se referma dans mon dos avec un soupir pneumatique. La LED verte sâĂ©teignit. Data-Bloc 7 me reprit dans sa grisaille humide, ses capteurs aveugles, ses murs lĂ©preux qui ne reconnaissaient personne. Tant mieux, câĂ©tait nĂ©cessaire. Le monde dâen bas nâavait pas besoin de savoir ce qui dormait sous lui.
Au-dessus, infiniment loin et infiniment prĂ©sente, SingularitĂ© nâavait pas bougĂ©. Son Ă©clat blanc et synthĂ©tique nappait les strates hautes de DeltaVolt, et en dessous, par strates successives de richesse dĂ©croissante, la lumiĂšre se dĂ©gradait : or pour les nantis, jaune pour les fonctionnels, gris pour les oubliĂ©s, noir pour nous. La lumiĂšre, dans ce monde, nâĂ©clairait pas. Elle triait.
Je marchai.
Je ne savais pas ce que lâhologramme avait voulu dire. Je ne savais pas ce que la carte noire avait imprimĂ© en moi, ni pourquoi le miroir mâavait montrĂ© un visage que je ne portais pas encore. Je ne savais pas qui manquait dans les trois cavitĂ©s vides, ni si jâĂ©tais censĂ©e les remplir ou seulement constater leur absence.
Mais je savais une chose.
Quelque chose dâinfime et dâirrĂ©versible. Un filament, un lien tĂ©nu entre ce que jâavais reçu et ce que je nâavais pas encore compris. Un Ă©cho de vies que je nâavais pas vĂ©cues mais qui sâĂ©taient logĂ©es en moi avec la discrĂ©tion des graines quâon sĂšme dans une terre quâon ne reverra pas.
Je posai la main sur ma hanche. La carte muette était tiÚde. Exactement à ma température.
Comme si la frontiĂšre entre elle et moi avait cessĂ© dâexister.
âIls ne mâont rien transmis. Ils se sont dissous en moi.â