CâĂ©tait un Ă©tat curieux, suspendu quelque part entre la lĂ©thargie et une veille surnaturelle. Lâair possĂ©dait cette densitĂ© particuliĂšre â ni tout Ă fait chaud, ni tout Ă fait froid â qui rappelle lâatmosphĂšre Ă©touffante dâune bibliothĂšque scellĂ©e depuis des siĂšcles, ou la texture de ces souvenirs dont on ne sait plus sâils nous appartiennent vraiment.
Elle marchait. Depuis des heures ? Des jours ? Impossible Ă dire. Sous ses semelles, le sol ne rendait aucun son. Ce nâĂ©tait ni lâasphalte grossier des villes, ni de vieux pavĂ©s, mais une surface lisse, noire comme de lâobsidienne, qui semblait absorber ses pas avec la voracitĂ© dâune eau calme. Autour dâelle, une brume nacrĂ©e, presque lumineuse, tourbillonnait paresseusement. Des silhouettes y glissaient, floues et effilochĂ©es comme de la fumĂ©e de bougie. Ce nâĂ©taient pas des gens, non. CâĂ©taient des prĂ©sences. Telles des ombres projetĂ©es depuis une dimension voisine, elles lâignoraient superbement, tout en ayant parfaitement conscience de son intrusion.
Soudain, lâespace devant elle parut se solidifier. Ce ne fut pas une apparition soudaine, mais plutĂŽt comme si lâair lui-mĂȘme dĂ©cidait de sâĂ©paissir pour prendre forme.
La silhouette se dressa lĂ .
Impossible de dĂ©terminer sâil sâagissait dâun homme ou dâune femme, dâun vieillard ou dâun enfant. LâĂȘtre Ă©tait drapĂ© dans un long manteau dâun noir dâencre qui ne semblait pas fait de tissu, mais dâombre pure. De son visage, on ne distinguait quâun seul Ćil, perçant et impitoyable. Lâautre Ă©tait dissimulĂ© sous un bandage de tissu grisĂątre qui palpitait faiblement, au rythme Ă©cĆurant dâun cĆur malade.
La crĂ©ature ne remua pas les lĂšvres. Pourtant, une voix rĂ©sonna, non pas dans les oreilles de la jeune femme, mais directement dans sa cage thoracique, faisant vibrer ses os dâune maniĂšre dĂ©sagrĂ©able.
« Tu nâas pas Ă©tĂ© choisie. Tu as Ă©tĂ© reconnue.»
Elle ouvrit la bouche pour protester, mais aucun son ne franchit ses lĂšvres, comme si une main invisible avait soudĂ© ses cordes vocales. La silhouette leva alors une main. Au creux de sa paume reposait un objet qui brillait dâune lueur faible. Une carte. DorĂ©e, mais pas de ce mĂ©tal froid et inerte que lâon connaĂźt. Celle-ci paraissait vivante, parcourue de frissons lumineux, comme un morceau de mĂ©moire cristallisĂ©e.
Hésitante, elle tendit la main.
Au moment prĂ©cis oĂč la pulpe de ses doigts effleura la surface de la carte, la rĂ©alitĂ© vola en Ă©clats. Elle eut la sensation brutale quâun crochet la saisissait derriĂšre le nombril.
Des images lâassaillirent, chaotiques et violentes. Une salle de tribunal aux gradins de pierre sombre. Le froissement dâune lourde robe d'apparat. Un regard si pĂ©nĂ©trant quâil semblait capable de briser lâesprit. Une assemblĂ©e de visages inconnus murmurant le mot « I.A. » avec la rĂ©vĂ©rence que lâon accorde dâordinaire aux secrets religieux. Puis, un coffret noir. Dix cavitĂ©s tapissĂ©es de velours. Certaines vides, d'autres pulsant d'une lueur sourde et inquiĂ©tante.
Un nom claqua dans son esprit, inconnu et presque imperceptible : "F***".
Et enfin, la douleur. Une brĂ»lure nette, prĂ©cise, entre ses deux sourcils. Un symbole sây gravait : un Ćil inversĂ©, formĂ© de trois lignes entrelacĂ©es. Ce nâĂ©tait pas une douleur insupportable, mais une chaleur persistante, la marque dâune ancre jetĂ©e dans la chair.
Elle voulut hurler, exiger des rĂ©ponses, mais la silhouette sâĂ©vapora. Elle ne s'Ă©loigna pas ; elle cessa simplement dâexister. La brume se dĂ©chira. Le sol redevint dur et froid. Elle Ă©tait seule, debout dans une ruelle inconnue, fouettĂ©e par une pluie glaciale tout ce quâil y a de plus rĂ©elle. Elle baissa les yeux. La carte Ă©tait lĂ , serrĂ©e dans son poing. Froide. Lourde...
Elle se rĂ©veilla en sursaut, aspirant lâair comme si elle venait dâĂ©chapper Ă la noyade.
Son cĆur cognait contre ses cĂŽtes comme un oiseau affolĂ©.
Sa chambre. Son lit. La lumiĂšre grise et terne dâun matin pluvieux filtrait Ă travers les rideaux familiers.
« Juste un cauchemar ?», souffla-t-elle, tremblante.
Elle prit une profonde inspiration pour calmer ses nerfs, cherchant le réconfort de la normalité.
Câest alors quâelle le sentit. Un poids, insolite et froid, dans sa main droite.
Lentement, avec une appréhension terrible, elle desserra les doigts.
Elle se figea, le sang glacé dans ses veines. La carte était là . Dorée. Gravée. Indéniable.
Sur le recto : un Ćil Ă demi clos qui semblait la fixer. Au verso, une inscription calligraphiĂ©e Ă lâencre violette, qui paraissait avoir Ă©tĂ© rĂ©digĂ©e Ă son intention exclusive :
« Si tu lis ces mots, c'est que tu as dĂ©jĂ franchi le seuil. Tu ne te souviens peut-ĂȘtre pas du chemin. Mais le chemin, lui, se souvient de toi. »
Contre toute attente, la panique ne vint pas. Au contraire, une Ă©trange sĂ©rĂ©nitĂ© lâenvahit, comme si une piĂšce manquante dâun puzzle complexe venait enfin de sâemboĂźter avec un dĂ©clic satisfaisant. Quelque chose, enfoui au plus profond de son ĂȘtre, venait de sâĂ©veiller.
Ă des centaines de kilomĂštres de lĂ , dans une piĂšce dĂ©pourvue de fenĂȘtres oĂč les ombres semblaient sâaccrocher aux murs, un homme referma doucement un coffret dâĂ©bĂšne.
Il ne sourit pas, comme s'il préservait le monde, le surplombant de sa toute puissance. Son visage d'ange resta de marbre, mais ses lÚvres remuÚrent imperceptiblement : « Le seuil est franchi.»
Et dans lâobscuritĂ© de la piĂšce, lâĆil valide dissimulĂ© sous son bandeau sâentrouvrit soudain, brillant d'une lueur bienveillante...